Préfet
de la région
Pays de la Loire
DREAL Pays-de-Loire
DREAL Pays-de-Loire
Juillet 2026
Dans cette e-lettre de l’été 2026, nous faisons le choix de vous proposer un focus sur la thématique du réemploi en Pays de la Loire. Dans le contexte du débat actuel dans le monde du bâtiment, et plus largement de la société, autour de l’atténuation et surtout, en ces temps de canicule, de l’adaptation au changement climatique, cette thématique prend encore plus son sens.
Saviez-vous que le secteur du bâtiment représentait 43 % des consommations énergétiques annuelles françaises et qu’il génèrait 23 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) français (source : site internet du Ministère de la Transition écologique, 2022) ? Il est également responsable de la production de plus de 22 millions de tonnes de déchets en 2023 (source : site internet de l’Ademe, 2025) dont seulement un pourcentage très faible est réemployé.
Le réemploi représente donc un levier incontournable pour répondre à ces enjeux de réduction des déchets, d’extraction de matière première et plus largement de consommation de ressources.
Pour tâcher de comprendre ce qui se passe et où nous en sommes localement, une matinée technique co-organisée par l’ICAM, la Région des Pays de la Loire, Novabuild et la DREAL – devenue désormais incontournable chaque année depuis 2023 – a réuni malgré les fortes chaleurs du 23 juin dernier plus de 100 participants d’horizons divers (architectes, collectivités, entreprises du BTP, etc.) autour de la question du « Faire filière(s) : le défi du réemploi - Comment transformer une somme d’initiatives en une véritable filière du réemploi, structurée et pérenne ? ».
Après une introduction de Jean-Michel Buf, conseiller régional en charge de l’économie circulaire et des déchets et président du Conseil National de l’Économie Circulaire, qui a notamment rappelé l’importance de la commande publique en citant l’article 58 de la loi n° 2020-105 du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire dite « loi AGEC », comme « levier formidable » pour le développement entre autre du réemploi, deux tables rondes étaient proposées afin de répondre à travers les témoignages d’acteurs du terrain à la question ambitieuse posée en titre par cette conférence technique.
La première table ronde intitulée « Réemploi et contexte économique : ce que le terrain nous dit » animée par Juliette Lavisse directrice de Novabuild réunissait trois acteurs clés de territoires variés des Pays de la Loire : Guillaume Desmonts, Animateur de FORMAT53 en Mayenne, Guillaume Fleury, Directeur de la Matériauthèque SILEO et Administrateur de Matémorphose en Maine-et-Loire et Emmanuel Morel, Directeur Général et co-fondateur d’Articonnex en Loire-Atlantique.
La seconde sur la « Requalification : la clé du passage à l’échelle » animée par Mahfoud Tahlaiti enseignant-chercheur à l’Icam a fait se rencontrer des acteurs de domaines très différents mais complémentaires : recherche, entreprise et collectivité avec Aghiless Yahmi, Docteur en Génie civil et enseignant-chercheur à l’Icam, Emma Mongkhoun, Responsable R&D chez CAREA entreprise de bardage minéral et Nicolas Furet, Directeur de projet Campus Hospitalo-universitaire de la Région des Pays de la Loire.
Avant de conclure cette matinée riche en expériences et retours de terrain, Joanne Massoubre, cheffe de projet écoconstruction à Nantes métropole est venue apporter l’éclairage d’une métropole sur son rôle à jouer dans la structuration des dynamiques locales et l’émergence de conditions d’un changement d’échelle.
Enfin, toute la matinée a été suivie par un grand témoin : Elisabeth Gélot avocate associée chez Skov Avocats et experte reconnue du droit de l’économie circulaire qui conseille régulièrement les acteurs publics et privés dans leurs démarches et leurs projets dans ce domaine. Elle est alors intervenue à plusieurs reprises pour illustrer, préciser certains points juridiques et ouvrir en conclusion des perspectives concrètes pour accompagner la structuration des filières.
Vous pouvez retrouver à partir du lien suivant : le programme et l’ensemble des supports de présentationsur la page de l’évènement du site internet de Novabuild.
Je vous souhaite une bonne lecture de cette e-lettre.
Bel été !
Manuelle SEIGNEUR, cheffe du Service Intermodalité, Aménagement, Logement
C’est le nombre de places ouvertes pour la Formation « Ambassadeurs du réemploi » organisée par la DREAL Pays de la Loire et le CVRH sur une journée, gratuite et ouverte à la maîtrise d’ouvrage publique et les structures qui la conseillent le 9 octobre prochain à Nantes.
Joanne Massoubre, cheffe de projet écoconstruction à Nantes métropole, invite en préambule à se poser la question de :
« la robustesse des territoires face aux incertitudes à venir. »
Selon elle, le réemploi y contribue en valorisant les ressources déjà présentes sur le territoire, en diversifiant les approvisionnements, en développant des savoir-faire locaux et en renforçant les coopérations entre acteurs. Il participe ainsi à construire un modèle moins dépendant de ressources lointaines et plus ancré dans les capacités du territoire.
Elle souligne que les échanges de la matinée ont toutefois montré que si des solutions existent déjà localement, l’enjeu du passage à l’échelle reste entier afin de passer d’opérations pilotes à une généralisation de ces pratiques dans l’ensemble du secteur du bâtiment.
La structuration des filières repose, en effet, sur une multitude d’acteurs : entreprises, maîtres d’ouvrage, organismes de formation, réseaux professionnels, chercheurs, acteurs de l’économie sociale et solidaire, collectivités et services de l’État. Chacun dispose d’une partie des leviers nécessaires, mais aucun ne peut agir seul.
Nantes métropole s’interroge alors sur comment faire émerger une complémentarité et mieux articuler ces différentes actions portées par tous les acteurs cités y compris elle-même à travers les politiques publiques qu’elle met en œuvre en matière d’aménagement, de commande publique, de développement économique, de gestion des déchets, etc. Son ambition est donc de relier ce qui existe déjà en créant des espaces de coopération, en rapprochant les besoins du territoire des capacités des filières et en construisant plus globalement une ambition commune.
C’est dans cet esprit que Nantes Métropole pilote actuellement la co-construction d’une feuille de route de l’écoconstruction en s’interrogeant sur où concentrer ses efforts pour maximiser les effets de l’action publique, éviter des doublons et au contraire résorber certains maillons faibles ou besoins non couverts.
1. Faire évoluer les règles sans attendre pour agir : Élisabeth Gélot insiste sur le fait que le réemploi ne doit pas rester bloqué par des cadres réglementaires et normatifs pensés pour le neuf. Depuis dix ans, un travail de plaidoyer cherche à adapter les règles au réemploi plutôt que l’inverse. Selon elle, il faut alors avancer concrètement, expérimenter, gérer les risques et produire des preuves de terrain afin que la réglementation et les normes évoluent ensuite. Le risque principal aujourd’hui serait surtout de ne rien faire. Elle souligne aussi l’importance de certaines politiques européennes, notamment le « Circular Economy Act » et les objectifs de circularité à horizon 2030, pour accélérer cette transformation.
2. Les freins techniques et assurantiels existent mais ne doivent pas bloquer l’action : les questions liées à la réglementation incendie, aux techniques non courantes ou aux sinistres décennaux sont reconnues comme de vrais sujets. Cependant, Élisabeth Gélot rappelle que dans la jurisprudence, il n’y a pas eu jusqu’à présent d’exclusion ou de limitation des garanties d’assurance pour les matériaux de réemploi. L’enjeu est donc d’évaluer et gérer les risques de manière pragmatique, plutôt que de considérer ces freins comme des impossibilités.
3. Le réemploi est un enjeu économique, collectif et territorial : le réemploi est présenté comme une filière de main-d’œuvre locale, en opposition à une logique de concurrence mondialisée. L’objectif n’est donc pas de « massifier » et d’industrialiser mais, comme l’a montré le panel large d’acteurs qui ont témoigné pendant cette matinée technique, de multiplier les formes de coopération, de généraliser différentes approches et ainsi redonner de l’histoire au bâti. Cela suppose de travailler ensemble, en particulier avec les collectivités, les syndicats de traitement des déchets et les élus locaux, notamment via les PCAET et les politiques territoriales.
Elisabeth Gélot, grand témoin
© Novabuild
Face au constat d’un marché sous tension de la construction, les acteurs du réemploi font preuve d’une capacité d’adaptation remarquable à travers notamment l’expérimentation et la coopération. Cette table ronde proposait de partir du terrain : comprendre ce qui fonctionne déjà, identifier les points de friction, et surtout mettre en lumière les conditions qui permettent d’avancer collectivement.
Trois acteurs locaux ont accepté de donner leur vision du terrain à des échelles différentes et dans des structures différentes :
Intervenants de la table ronde n°1
© Novabuild
Les échanges guidés par les questions de Juliette Lavisse mettent en lumière une transformation profonde nécessaire dans la manière de concevoir les projets de construction et le réemploi des matériaux. L’idée centrale est qu’il ne suffit plus d’ajouter du réemploi aux pratiques existantes mais c’est tout le modèle de conception, de coopération et d’organisation de la filière qui doit évoluer.
Un premier enseignement fort concerne la revalorisation du savoir-faire artisanal et une reconnexion à l’art de bâtir. Les artisans apparaissent comme des acteurs clés pour retrouver une forme de créativité sur les chantiers en adaptant les projets aux matériaux disponibles, transformer les ressources issues de la déconstruction, produire des solutions concrètes, réalisables et sortir d’une simple application de produits industriels.
Un autre enseignement majeur porte sur l’acculturation des entreprises, des architectes et des structures publiques en particulier. Le principal blocage semble, en effet, culturel, de nombreux acteurs continuant d’appliquer au réemploi les méthodes, exigences et logiques économiques du neuf, par exemple dans les CCTP (Cahiers des Clauses Techniques Particulières). Or, comme le souligne Juliette Lavisse :
« On ne peut pas calquer le modèle du neuf sur le réemploi. »
Désormais, ce ne serait plus au gisement de s’adapter au projet mais bien au projet de s’adapter aux matériaux disponibles (souvent dans des quantités moindres que le neuf car, il existe peu de gisement de masse de réemploi). Pour répondre à ces nouvelles contraintes, les intervenants préconisent alors l’accompagnement d’une assistance à maîtrise d’ouvrage en capacité de réaliser des diagnostics ressources de qualité.
Les intervenants insistent également sur le rôle encore insuffisamment mobilisé des « déconstructeurs ». Malgré l’existence de gisements de matériaux, ceux-ci alimentent encore peu le réemploi car, les diagnostics PEMD notamment sont jugés peu exploitables et une grande partie des matériaux finit encore en benne. Le problème n’est donc pas seulement l’absence de ressources, mais la difficulté à organiser leur récupération, leur transformation et leur réintégration dans les projets.
La question de la coopération revient comme une condition essentielle pour faire émerger une véritable filière. Les intervenants soulignent qu’il faut dépasser la simple collaboration ponctuelle pour construire des chaînes d’acteurs intégrées comprenant entre autre la dépose, la requalification, le reconditionnement, le stockage, la mise en relation jusqu’à la prescription et la revente. Des solutions existent déjà, ainsi des structures comme celles mises en place dans les Pôles Territoriaux de Coopération Économique (PTCE) sont citées comme exemples d’organisations permettant de créer un dialogue entre différents acteurs, de mutualiser les compétences et d’accélérer les projets grâce à l’expérience collective.
Le modèle économique constitue un enjeu central. Aujourd’hui, l’équilibre financier pousse encore trop souvent vers des solutions moins vertueuses, car le coût réel du recyclage, du transport ou du traitement des déchets est insuffisamment pris en compte. Les échanges interrogent donc la manière de mieux répartir la valeur créée par le réemploi et de soutenir davantage la phase expérimentale. Les intervenants appellent à des dispositifs à créer tels qu’une « prime à l’expérimentation » afin de ne pas faire porter tous les risques sur les entreprises pionnières.
Enfin, les intervenants mettent en avant un besoin de montée en compétences de la filière à travers la professionnalisation des pratiques, la capitalisation des retours d’expérience, l’essaimage de méthodes qui fonctionnent sur le terrain et le fait de rendre le réemploi « invisible » dans le produit final. L’objectif est que le réemploi soit perçu avant tout comme un :
« matériau normal »
et non comme une solution dégradée ou marginale.
Cette table ronde reposait sur le postulat communément partagé que la réglementation peut être perçue comme un frein alors qu’elle peut aussi devenir un accélérateur pour les acteurs économiques. Dans ce cadre, la requalification s’impose comme un levier stratégique pour sécuriser et généraliser le réemploi.
Le constat partagé est que le principal verrou n’est pas forcément réglementaire, mais surtout contractuel, organisationnel et méthodologique (cf. à partir de la page 24 du document de présentation disponible sur la page de l’évènement du site de Novabuild).
Les intervenants expliquent que les cadres actuels restent largement hérités de l’économie linéaire et du modèle du produit neuf. Les normes, essais et contrats sont ainsi pensés pour des matériaux sortant d’usine avec des performances constantes, alors que les matériaux de réemploi sont par nature hétérogènes. Cette situation conduit souvent les assureurs à considérer le réemploi comme une technique non courante (TNC) par défaut, ce qui complexifie d’avantage les projets.
La question de la requalification apparaît donc comme nécessaire et stratégique pour développer le réemploi. Plusieurs difficultés sont toutefois évoquées telles que la traçabilité des matériaux, la caractérisation technique, la diversité des états de conservation ou encore l’absence de méthodologies harmonisées.
De nombreux outils et travaux méthodologiques sont cités avec comme objectif commun de vouloir combler ce manque : les fiches matériaux de la Fondation bâtiment énergie (2020), le « toolkit REUSE » du projet Interreg FCRBE (2021), les 10 notes méthodologiques du projet SPIROU en partenariat avec le ministère de la transition écologique, l’Ademe et le CSTB (2024), ou des recommandations sectorielles de réemploi comme les éléments de structures en acier ainsi que le projet plus local « Filière 3R » sur 5 familles de matériaux (poutres bois, bardage minéral, porte acoustique, ardoises, tuiles) en partenariat avec l’ICAM, le CSTB, la Région, l’Ademe et Articonnex (2025). Bien que ces projets aient pu présenter certains manques notamment dans les plus anciens, leur objectif commun est de construire des protocoles de contrôle adaptés au réemploi, sans reproduire l’intégralité des essais du neuf, ce qui serait économiquement impossible. Les intervenants défendent ainsi une logique de processus maîtrisé plutôt qu’une logique purement expérimentale.
Les échanges mettent en avant alors l’importance de l’industrialisation et de la professionnalisation de la filière. Des plateformes multi-matériaux, des outils industriels de nettoyage et de contrôle, ainsi que des méthodes de contrôle par échantillonnage sont citées comme des solutions permettant de rendre le réemploi économiquement viable à grande échelle.
L’exemple de l’entreprise CAREA illustre cette démarche de structuration industrielle du réemploi (cf. à partir p. 41 de la présentation citée). L’entreprise développe avec l’ICAM des protocoles de requalification encadrés, associés à des formations des entreprises partenaires, des contrôles techniques et des conventions tripartites entre maître d’ouvrage, entreprise de dépose et CAREA. Cette organisation permet de clarifier les responsabilités, de sécuriser les opérations et d’obtenir des garanties assurantielles, notamment via la délivrance d’un premier ATEX de type A par le CSTB.
Le rôle de la commande publique est présenté comme déterminant. Les collectivités peuvent devenir des moteurs du réemploi territorialisé en adaptant leurs marchés publics. A travers l’exemple du Campus Hospitalo-universitaire de la Région des Pays de la Loire (cf. p. 56 de la présentation citée), plusieurs leviers sont ainsi évoqués : intégrer des objectifs de réemploi dans les CCTP, prévoir des marchés ouverts permettant une certaine flexibilité selon les filières disponibles, introduire des primes et pénalités liées aux engagements de réemploi ou encore valoriser ces démarches dans les critères de notation des appels d’offres. Le positionnement du sujet du réemploi dans la chaîne de décisions est également un facteur à prendre en compte dans un projet afin d’éviter qu’il s’étiole au niveau stratégique alors que les acteurs du réemploi ne sont généralement pas directement impliqués à ce niveau-là. Cela implique une volonté commune de faire avancer le sujet du réemploi à tous les niveaux et une compétence spécifique sur le sujet de la maîtrise d’œuvre.
Les échanges montrent toutefois que les outils administratifs actuels restent encore mal adaptés en particulier le code des marchés publics bien que certains dispositifs existent pour contourner ces difficultés tels que les marchés à bordereaux de prix unitaire (BPU). Les références exigées aux entreprises peuvent freiner les candidatures car la filière est récente et les retours d’expérience encore limités. Les intervenants appellent donc à rester pragmatiques afin de ne pas bloquer l’émergence d’acteurs.
Un autre enseignement important concerne la gestion du risque. Plusieurs participants rappellent qu’il est illusoire de viser le « risque zéro » dans les projets de réemploi. L’enjeu est plutôt d’identifier, encadrer et maîtriser ces risques grâce à des protocoles robustes et des responsabilités clairement définies.
Enfin, les intervenants invitent à élargir les critères d’évaluation du réemploi. Les bénéfices ne peuvent pas se limiter au carbone, il faut désormais intégrer la réduction de l’extraction de matières premières, les économies d’énergie grise, la consommation d’eau évitée et les impacts économiques locaux. Les intervenants plaident ainsi pour le développement d’indicateurs et d’étiquettes matériaux capables de rendre visibles l’ensemble de ces gains environnementaux et territoriaux.
Intervenants de la table ronde n°2
© Novabuild
Comité de rédaction : : Directrice de la publication : Manuelle Seigneur, cheffe du Service Intermodalité, Aménagement et Logement de la DREAL des Pays de la Loire. Rédactrice en Chef : Sara Angotti, cheffe de l’Unité de la Qualité de Construction à la DREAL des Pays de la Loire. Contact : Sara Angotti